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Publié le 14 novembre 2025 , mis à jour le 14 novembre 2025
+2°C en 2030, +2,7°C en 2050, +4°C en 2100. La « TRACC » (Trajectoire de réchauffement de référence pour l’adaptation au changement climatique), un document stratégique adopté l’an passé par l’État français, a officiellement confirmé la tendance: la crise climatique annonce des bouleversements majeurs dans les années à venir. Les officiels sont en ce moment même réunis à Bélem au Brésil, 10 ans après les Accords de Paris sur le Climat. Mais il ne convient plus de parler seulement au futur.
Car sur le terrain, les premières conséquences sont déjà là, concrètes et dramatiques. Longtemps, en tant que bailleur, Terre de Liens a fait de l’atténuation un pilier de sa démarche, par son souci de promouvoir des pratiques agroécologiques vertueuses. Voici venue l’heure de mettre également l’adaptation au cœur de ses priorités.
[Ce dossier, "Changement climatique, changement de pratiques : Terre de Liens face à l'avenir est tiré du numéro 18 du magazine Chemins de Terre, l'info des membres de Terre de Liens]
Sécheresse, grêle, gel, parasitisme, et autres ravageurs: avec ses 424 fermes disséminées sur l’ensemble du territoire, Terre de Liens offre un large échantillon des nouveaux maux climatiques qui frappent l’agriculture française. Pour quelles conséquences et quels remèdes, au quotidien, dans les champs?
Petite virée au cœur de ces fermes qui suffoquent mais ne désespèrent pas.
La terre, craquelée de toutes parts, n’offre plus que des brindilles jaunes et rêches, bien peu appétissantes. «Pas question de donner ça à manger à nos bêtes, confirme Ghislain Cabal-Zinck, l’un des associé·es du GAEC de Salelles. Avant, les brebis pâturaient jusqu’en septembre. Maintenant, avec les épisodes de sécheresse de plus en plus précoces et répétés, il devient difficile de les sortir dès la fin juin. On a dû décaler la période de traite en fonction». Ici, à Saint-Izaire (Aveyron), en plein royaume du roquefort, le changement climatique laisse comme des cicatrices béantes tout autour de la ferme. Et pour ses quatre paysan·nes qui y travaillent au quotidien, cela ressemble souvent à un cercle vicieux bien difficile à enrayer: au risque de surpâturage s’est ainsi ajouté celui du parasitisme depuis qu’un ver gastro- intestinal, Hemonchus Contortus, est de plus en plus présent sous ces latitudes, à la faveur de l’augmentation des températures. Pour endiguer le phénomène, tout en restant autonome en fourrage – ce qu’exige scrupuleusement l’AOC Roquefort (80% de l’alimentation animale doit venir de la ferme, ndlr) – la ferme a dû faire des choix forts : réduire la taille de son troupeau d’environ 15%, en même temps qu’agrandir son parcellaire, en récupérant l’an passé une trentaine d’hectares. Soit, mathématiquement, une perte de revenus comptables pour une augmentation de la charge de travail. Malgré le bon fonctionnement de la boulangerie, l’autre activité du GAEC, moins touchée pour l’heure par les pertes de rendement, le modèle reste donc précaire. En attendant la mise en place prochaine d’un nouvel atelier bovin, afin de garantir une meilleure gestion du pâturage? «On y réfléchit, car la diversification est toujours gage de résilience, admet Ghislain. Mais ce n’est pas non plus la solution magique, car la mise en œuvre est toujours compliquée, il faut se former à un nouveau métier. Cela peut vite être source d’épuisement ».
Ce qui est le plus dur à vivre, c’est ce sentiment de décalage permanent entre tout ce qu’on sait que la société devrait faire, et tout ce qu’on voit qui n’est pourtant pas fait.
Paysanne-boulangère à la ferme de Salelles.
D’un extrême à l’autre
Si les remèdes sont encore fragiles, les grands maux du changement climatique en agriculture sont désormais bien connus. Son imprévisibilité, d’abord, comme on le constate à la ferme de Belêtre (Indre- et-Loire): «Les années se suivent et ne se ressemblent plus, ce qu’on appelait
les «normales de saison» deviennent des exceptions», rapporte l’une de ses paysannes, Lucie Thieriot. Après deux années extrêmement pluvieuses, le collectif a dû affronter un printemps sec et un début d’été caniculaire qui ont fragilisé le remplissage du grain, côté céréales, ou la plantation des choux et la levée des carottes, côté maraîchage. «Le changement climatique nous fait naviguer entre des extrêmes: soit trop chaud, soit trop froid, soit trop d’eau, soit pas assez», résume Philippe Pointereau, ancien agronome, désormais président de la Fondation Terre de Liens. Et puis il y a son ampleur, tout aussi importante: plus aucune région, ni aucune filière ne semble aujourd’hui pouvoir échapper aux impacts du changement climatique. À 1 000 m d’altitude, dans les monts du Cantal, Hugo et Alice observent les mêmes dérèglements sur leur ferme
de la Molède, spécialisée dans la production de tomme de brebis: des variations brutales de température, parfois d’une vingtaine de degrés du jour au lendemain; une augmentation du parasitisme, puisque le gel ne permet plus de tuer les larves en hiver ; et une raréfaction préoccupante de la ressource en eau. Face à tant de défis, le couple oscille entre fatalisme et méthode Coué: «Si l’eau vient à disparaître, ça signera notre mort et on n’y pourra pas grand-chose. En attendant, on fait tout ce qu’on peut pour calibrer au mieux notre activité: l’été, on fonctionne avec un litre d’eau par minute pour l’ensemble de la ferme, soit un mince filet qui coule. On ne peut pas faire moins. On sait qu’il va y avoir des chocs difficiles
à encaisser, mais on ne veut pas se laisser guider par la peur. On a confiance dans ce que l’on a construit, on reste une petite structure, rustique mais agile. Cela nous donne le sentiment de pouvoir réagir
et de ne pas se laisser écraser ».
«Pas de place pour la résignation»
Écrasée, comme prise en étau entre une double pression économique et environnementale, voilà exactement l’impression qu’a eue Léa Cabal-Zinck,
à l’automne 2022, au moment de discuter les prix de rachat de leur lait par la société Savencia, après une nouvelle sécheresse particulièrement éprouvante pour la ferme de Salelles. «Il n’y a eu aucune prise en compte de ce qu’on vivait sur le terrain. On ne peut pas négocier avec le climat, alors si ce n’est pas possible non plus avec les industriels...» Résultat, un trou de 40 000 euros à la fin de l’année, le plus gros déficit depuis leur installation il y a dix ans. Et une sensation tenace de solitude et de désolation, à mesure que les épreuves se répètent: «Ce qui est le plus dur à vivre, c’est ce sentiment de décalage permanent entre tout ce qu’on sait que la société devrait faire, et tout ce qu’on voit qui n’est pourtant pas fait, résume ainsi Léa. À notre petite échelle, on peut bien continuer à planter des haies ou économiser l’eau, mais tous ces efforts sont vains si ça ne suit pas collectivement, derrière!»
Alors, pour ne pas se laisser gagner par l’aigreur et perdre l’enthousiasme qui l’avait fait rêver à cette nouvelle vie paysanne, l’ancienne chercheuse en éthologie a décidé de donner un sens plus politique à son engagement. Élue représentante de la Confédération paysanne à la Chambre d’agriculture de l’Aveyron en janvier dernier, elle entend y défendre «une réflexion globale» face aux solutions «ubuesques» des autres syndicats en matière de changement climatique. L’hiver dernier, en plantant
des érables champêtres et autres poiriers sauvages au milieu d’une parcelle, elle s’est dit qu’elle faisait plus qu’expérimenter les préceptes vertueux de l’agroforesterie. «C’est aussi une manière de ne pas subir», dit-elle, et symboliquement, de «démembrer le remembrement», cette politique qui a ouvert la voie à l’industrialisation, au siècle précédent. Un sacré message à destination de leurs deux enfants, estiment Léa
et Ghislain: «On veut leur montrer qu’il n’y a jamais de place pour la résignation. Quand ça ne va pas, pas le choix, il faut lutter pour changer les choses!»
Prévenir autant que guérir, telle est la nouvelle philosophie à l’œuvre du côté de Terre de Liens. Puisque le chaos climatique exige de repenser des stratégies d’adaptation, la Fondation a décidé de lui dédier un programme à part entière, intitulé Eau et Changement Climatique. Initié fin 2024, il vise à mieux préparer et mieux accompagner les fermier·es face aux bouleversements futurs. En voici les principaux chantiers.
Prévoir : un nouvel outil de diagnostic pour mieux identifier les vulnérabilités
On ne peut protéger que ce que l’on connaît: l’adage est connu mais prend comme un sens nouveau à l’heure de la crise climatique. Premier enjeu avant d’agir, donc, mesurer les risques et circonscrire les points de faiblesse pour envisager les réponses les plus adaptées. «Pour un paysan-boulanger, il sera essentiel de connaître le nombre de jours à plus de 25°C en été afin d’anticiper les impacts que cela aura sur son blé, explique Philippe Pointereau, président de la Fondation Terre de Liens. À partir de là, on peut ensuite réfléchir aux meilleurs ajustements: changer la variété de blé, les dates de semis, ou carrément le type de culture...» Apporter ce type d’informations, voilà justement l’ambition de Climadiag Agriculture, un outil co-construit par Solagro et Météo-France. Fort d’une batterie de 300 indicateurs agroclimatiques couvrant tout type de culture, ainsi que d’une grande précision géographique avec une résolution de 8 km2, ce service en libre accès permet aujourd’hui à chaque agricultrice ou agriculteurs, où qu’il ou elle réside et quelle que soit sa filière, de se projeter selon les trois horizons identifiés par la TRACC (+2°C en 2030, 2,7°C en 2050, 4°C en 2100). « On peut tout autant évaluer le nombre de jours chauds en été, qui augmentent les risques d’échaudage de certaines cultures, que les fortes précipitations à l’automne, qui empêchent les semis des céréales d’hiver, ou encore les risques thermiques pour les animaux d’élevage. Récemment, on a aussi ajouté des indicateurs plus spécifiques aux estives, par exemple», détaille Amélie Claudepierre, chargée de mission à Solagro. Sur la base de ces données, Terre de Liens collabore aujourd’hui avec Solagro pour pousser la simulation encore plus loin, en travaillant à une véritable approche de diagnostic, au cas par cas: «On développe un outil qui vise à cibler précisément les vulnérabilités futures de chaque ferme, poursuit Amélie Claudepierre. En lien direct avec l’agriculteur, on analyse les caractéristiques principales de son exploitation – quel type de sol, quelle rotation de cultures, quelle conduite de pâturage, quel usage de l’eau – tout en prenant en compte les aléas actuels et les effets déjà ressentis sur la production pour identifier les indicateurs les plus pertinents à utiliser ensuite». Un travail sur mesure, qui sera mené par les conseillers techniques des GAB (Groupement d’agriculture biologique), partenaires de la démarche, et qui doit déboucher sur de véritables plans d’adaptation, fléchant les leviers d’action les plus judicieux. Testé cet été pour la première fois sur trois fermes, cet outil a vocation, dans les prochains mois, à être mis en œuvre sur 40 fermes pilotes du réseau Terre de Liens. «En tant que paysan, on voit bien que nos rendements baissent mais on n’a pas le temps de faire tout ce travail d’évaluation et de quantification, témoigne Ghislain, de la ferme de Salelles, l’une des trois fermes pionnières de l’expérimentation estivale. C’est une ressource technique utile pour nous aider à prendre les bonnes décisions, à l’avenir ».
Partager: un réseau de fermes solidaires pour mieux se former
En parallèle de ce diagnostic, Terre de Liens compte initier une démarche d’accompagnement plus large auprès d’un certain nombre de fermes volontaires. Philippe Pointereau aime à le répéter: « Il n’y aura pas de solution clé en main ou de coup de baguette magique, ce travail d’adaptation va prendre du temps. Nos fermes sont disséminées partout sur le territoire, et les enjeux ne sont pas les mêmes selon les régions et les cultures, on a beaucoup à apprendre les un·es des autres». Raison pour laquelle le Programme Eau et Changement climatique entend miser sur le partage d’expériences et la mutualisation des savoir-faire pour mener
à bien sa mission. C’est tout l’enjeu du réseau des fermes dites «Sentinelles» appelé à se constituer prochainement. À terme, ce sont 70 à 100 fermes qui pourraient ainsi se rassembler dans des communautés locales d’échanges, afin de dialoguer entre pairs sur tous les enjeux d’adaptation au changement climatique. Exemple dans l’Ouest lyonnais, où une première expérience a permis de réunir une vingtaine de maraîchers, aux côtés de l’antenne locale de Terre de Liens et d’autres structures comme Agribio Rhône et Loire. Après une phase de questionnaire fin 2024, puis une première journée collective en février 2025 avec 16 maraîcher·es,
de nouvelles journées thématiques – centrées sur l’eau, l’irrigation et d’autres problématiques tout aussi brûlantes – doivent avoir lieu dans les prochains mois. Une démarche qui mobilise par ailleurs un grand nombre
de partenaires locaux (GAB, CIVAM, chambres d’agriculture) pour animer ces temps d’échanges techniques. « Le changement climatique est un défi beaucoup trop gros pour qu’on prétende l’affronter seul », résume Philippe Pointereau.
Sensibiliser: des exemples concrets pour mieux interpeller
C’est l’autre difficulté inhérente au changement climatique, a fortiori dans
le monde agricole: l’arbitrage toujours délicat entre la gestion des urgences quotidiennes et la préparation des perspectives plus lointaines. «Les fermier·es ont trop souvent la tête dans le guidon, mais on n’a plus le temps de se voiler la face! rappelle Philippe Pointereau. Il faut préparer les esprits à ce qui nous attend». Pour ce faire, un gros travail de plaidoyer est engagé,tant à destination des fermier·es eux-mêmes que des pouvoirs publics, afin de convaincre de la nécessité d’adapter les systèmes de production agricole. Le meilleur argument pour ça? «Insister sur les exemples concrets et valoriser les expérimentations réussies, assure Philippe Pointereau. On défendra d’autant mieux l’intérêt de ces mutations
si on sait montrer que ça marche». Au total, pour l’ensemble de ces actions, le programme table sur un budget de 2 millions d’euros sur les cinq prochaines années. Preuve qu’à Terre de Liens, on ne prend pas le sujet à la légère.
Le changement climatique, ainsi que l’effondrement de la biodiversité,
voilà les vraies entraves à la pratique de l’agriculture aujourd’hui. Tel est, en substance, le message porté par toutes les organisations agricoles et les mouvements de la société civile ayant mené campagne contre la loi Duplomb, qui visait à «lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur». Parmi les mesures dénoncées, notamment, la réintroduction de l’acétamipride, un pesticide de la famille des néonicotinoïdes, et le soutien à l’élevage industriel ou à la construction des mégabassines. Une «aberration scientifique, éthique, environnementale et sanitaire», fustigeait la pétition ayant récolté plus de 2 millions de signatures. Très impliquée dans la mobilisation contre ce texte, Terre de Liens a soutenu la saisine du Conseil constitutionnel, qui a fini par censurer l’article relatif à l’acétamipride. Las, cela n’a pas empêché Emmanuel Macron de promulguer le texte le 11 août dernier.
Sommaire - Les nouvelles du mouvement - Dossier : Changement climatique, changements des pratiques : Terre de Liens face à l'avenir - Rencontre aux Giraudis, une parcelle acquise avec un élan de solidarité local - Portrait de bénévole - La parenthèse culturelle
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